Présentation de la fiction : Le choix du coeur

/!\ Attention, ceci est une fiction et n'est en rien une suite officielle du film "Anastasia de de Don Bluth et Gary Godman. Cette histoire, écrite par mes soins, est un simple passe-temps et également un amusement à imaginer la suite possible de ce merveilleux film qu'est "Anastasia". /!\


Etant férue d'histoire russe depuis peu, je me documente énormément pour faire cette histoire (pour vous faire une idée, je consulte Wikipédia et autres quasiment toutes les pages).

Pour vous récapituler la situation, voici un bref résumé de l'histoire.

Nous sommes à Paris, en 1943, en pleine Seconde Guerre Mondiale. Anastasia et Dimitri sont désormais mari et femme depuis une quinzaine d'année (de même que Vladimir et Sophie...) et ont une fille : Maria. Têtue, ayant un sens de l'humour assez ironique, elle ressemble assez à ses parents.
Mais voilà, une grande nouvelle vient bouleverser leur quotidien : en Russie, le communisme règne depuis 25 ans et Staline est tombé sous le coup d'un assassinat des derniers partisans de la famille impériale. On demande le retour d'Anastasia en Russie afin qu'elle règne en tant qu'Impératrice.
Alors que la Seconde Guerre Mondiale bat son plein, une jeune fille fait ses premiers pas en tant qu'héritière du plus grand Empire du monde.


Je prends énormément de plaisir à écrire cette fiction et j'espère que vous en prendrez autant à le lire !
Je posterai mes chapitres au fur et à mesure que je les écrirais.

Bonne lecture !

# Posté le samedi 26 janvier 2008 15:36

Chapitre 1 : Un triste moment

Chapitre 1
Un triste moment


France, Paris, 10 décembre 1943.
En ce froid mois d'hiver, la capitale française était sous la neige, comme recouverte de sucre glace, de gros flocons blancs tombaient, recouvrant par de la neige fraîche celle qui avait été salie par des milliers de bottes. Une foule immense grouillait dans les multiples rues, avenues et boulevards, vue du ciel, la ville ressemblait à une fourmilière.
La Seine était prise dans la glace, comme à chaque hiver, et les enfants s'amusaient à patiner sur la glace, malgré les avertissements des forces de l'ordre comme quoi la glace n'était peut-être pas suffisamment solide, mais les petits n'en avaient cure et continuaient à batifoler gaiement sur le fleuve gelé. Le temps n'était pourtant guère aux réjouissances vu les événements qui avaient ébranlés le monde quatre ans plutôt et qui continuaient...
Les bras croisés sur la rambarde de protection qui longeait le cours d'eau, Maria Dmitriyevich Romanova regardait les enfants s'ébattre avec joie sur la glace qui se recouvrait lentement d'un léger manteau blanc avec une petite moue d'envie. Elle soupira et son souffle créa une volute de vapeur qui s'éleva en spirale de sa bouche. Elle frotta ses mains engourdies l'une contre l'autre dans l'espoir vain de les réchauffer, que n'avait-elle prit ses moufles !
Se tournant impatiemment de tous les côtés, elle ne vit pas la silhouette espérée et ne pu retenir un nouveau soupir. Il n'était jamais à l'heure, c'était à devenir folle !
Elle passa une main dans ses cheveux bruns saupoudrés de neige et sursauta en rencontrant un corps étranger à son anatomie chevelue. Elle poussa un petit cri de surprise avant de prendre avec circonspection ladite chose. Elle sourit lorsqu'elle découvrit, emprisonné dans son poing fermé une petite chauve-souris albinos.
- Bartok ! S'exclama Maria. Depuis combien de temps es-tu perché là-haut ? Je ne t'ai pas senti arriver !
Bartok, la petite chauve-souris albinos parlante gloussa de satisfaction.
- J'y suis depuis un bon quart d'heure ma chère Maria ! Tu as encore des progrès à faire.
La jeune fille haussa les épaules, un air bougon peint sur le visage.
- Que veux-tu ! Je ne pourrais jamais me transformer en chauve-souris, à ton grand désespoir.
- Au contraire, j'en suis très heureux, tu aurais fais une chauve-souris pitoyable.
- J'te remercie...
Leur conversation prenait toujours ce ton assez étrange, mais il faut dire que Bartok, âgé de trente et un ans (les chauves-souris vivant jusqu'à l'âge avancé de trente ans), devenait un peu sénile. Le fait que Maria devienne un de ces jours une chauve-souris faisait partie d'un de leur petits jeux, d'habitude, ils auraient passés des heures à se disputer sur ce sujet, mais pas aujourd'hui, Maria n'était pas d'humeur et son ami ailé l'avait bien vu.
Bartok se tortilla dans tous les sens pour sortir du poing fermé de la fillette et finalement, il se posa sur la rambarde de protection et observa sa camarade de jeu avec attention.
- Qu'est-ce qui se passe, Maria ? S'inquiéta-t-il. Une mauvaise nouvelle ?
Elle hocha la tête, les lèvres serrées. Elle n'avait apparemment pas envie d'en parler.
- C'est ta grand-mère ? S'enquit-il doucement.
La jeune fille sursauta comme s'il l'avait frappé et le considéra avec étonnement.
- C'est tellement visible ? Chuchota-t-elle.
Bartok hocha la tête.
- Seulement pour ceux qui te connaissent bien. Que s'est-il passé ?
La jeune fille se renfrogna.
- Elle est encore tombée, c'est la troisième fois en deux jours...
La chauve-souris fit une petite moue désolée. Même avec l'âge, il n'avait rien perdu de ce sens de l'humour qui était le sien dans ses jeunes années, comme avec Raspoutine, par exemple, mais avec lui, il fallait avoir une bonne dose d'humour pour le supporter... mais dans certaines situations, il savait faire preuve de délicatesse et plaisanter dans un moment pareil ne lui disait rien.
- Tu sais, elle n'est plus toute jeune, quatre-vingt onze ans, ce n'est pas rien !
La fillette soupira à nouveau
- Je sais...
- Et comment réagit ta mère ?
Maria tritura une mèche de ses cheveux bruns d'un air pensif.
- Elle passe ses journées à son chevet et elle et grand-mère se remémorent la Russie Impériale, ainsi que leurs retrouvailles...
- Ah, oui ! La Russie Impériale ! C'était une belle époque pour ta famille ! Je me souviens que c'est durant le trois centième anniversaire du règne de ta famille qu'elles ont été les plus heureuses, j'étais là, je les ai vu rire et chanter ta chanson...
Un sourire fugitif passa sur les lèvres de la jeune fille tandis que ses yeux d'un bleu profond – le bleu des Romanov – allaient se perdre au loin et que ses traits se faisaient rêveurs. Elle hocha doucement la tête, les paupières mi-closes. Elle pouvait presque entendre les voix de sa grand-mère et de sa mère lui chanter cette berceuse qu'elle aimait tant...
« Cette chanson, nous unis, loin du vent de novembre...
Je t'aimerais, toute ma vie, loin du froid de décembre... »

- Loin du froid de décembre...
- Tu dis ?
Maria sursauta et regarda Bartok d'un air ahuri. Durant un instant, un bref instant, elle avait complètement oublié sa présence, immergée dans ses pensées qu'elle était. Elle s'empourpra légèrement.
- Rien, ce n'est rien, Bartok...
Il décida de faire comme s'il ne s'était rien passé. Son regard fut attiré par une silhouette bien connue qui approchait en courant.
- Voilà ton petit fiancé, je présume, fit il avec un léger sourire. Je ferais mieux d'y aller, au revoir, Maria, à la prochaine.
- À la prochaine, Bartok...
Et comme son ami s'envolait, elle lui cria :
- Et Alex n'est pas mon fiancééé !
Un éclat de rire lui répondit.
Un bruit de course la fit se retourner et elle se retrouva face à un garçon de la même taille qu'elle, âgé d'une treizaine d'années, aux cheveux blonds cendrés en bataille sous le bonnet brun, le nez constellé de légères taches de rousseurs et aux yeux verts rieurs. Il était tout essoufflé et frottait son manteau maculé de neige de ses gants bruns.
- T'es en retard, commenta la jeune fille d'un air peu amène en regardant de haut le nouvel arrivant.
- J'suis vraiment désolé, Maria ! Fit le garçon tout en n'ayant pas du tout l'air désolé. Mais je devais aider Papa à la boutique, une cargaison est arrivée un peu plus tôt que prévu et le personnel n'était pas présent...
Elle fit une moue peu crédule et le dévisagea, le garçon s'empourpra jusqu'aux oreilles.
- C'est vrai ce mensonge ? fit elle.
Il s'embrouilla.
- Euh... oui, c'est vrai... enfin non... mais... oh Maria ! Tu me le fais à chaque fois !
Elle éclata de rire et lui donna un coup de poing dans le bras.
- Et à chaque fois tu te fais avoir, t'es vraiment pas malin mon pauvre Alexander !
- Que veux-tu, le fils d'un boulanger passe plus de temps à se gaver de pâtisseries que le nez dans les bouquins.
- En parlant de ça, tu ferais bien de te gaver un peu plus, parce que tu vas finir par ressembler à un squelette. Tout fils de boulanger que tu es, ton père à l'air radin en pain au chocolat !
Le dénommé Alexander ne tiqua pas à la réflexion du pain au chocolat, son amie savait très bien que la farine était rare mais au contraire, éclata de rire avant de ramasser une poignée de neige et de la balancer sur son amie qui répliqua en lui fourrant de la neige dans le cou.
Commença une folle poursuite à travers les rues de Paris, tous deux essayant à qui mieux mieux de couvrir l'autre du plus de neige possible. Ne prenant guère garde aux jurons étouffés des passants qu'ils bousculent, ni aux mines courroucés des mêmes passants, les adultes n'avaient vraiment pas la tête à rire depuis quatre ans... les deux amis se retrouvent à la fin de cette course effrénée, dans un parc presque désert et recouvert d'une épaisse couche de neige. Tous deux s'écroulent au sol, tête contre tête, ils ferment les yeux quelques secondes. Durant ces quelques secondes, on n'entend plus rien d'autre que le bruit de leurs respirations haletante et la vapeur qui sort de leurs bouches, leurs joues sont écarlates et un sourire railleur flottent sur les deux visages.
Un oiseau se posa sur une branche maculée de neige et en fait tomber un peu sur le bonnet de Alex. Celui-ci se redressa et tenta de remettre un peu d'ordre dans sa tenue, de l'autre côté, Maria fit de même mais elle s'arrêta vite et frotta ses mains engourdies, elle souffla dessus pour tenter de les réchauffer et de réussir à dénouer les boutons de son manteau mais ses doigts étaient trop engourdis. Elle s'immobilisa soudain, Alex prit sa main droite dans les siennes et la réchauffa doucement. Maria était immobile, son souffle comme suspendu mais à l'intérieur, son c½ur battait à tout rompre. Elle se dégagea en douceur et dévisagea Alex qui lui fit un timide sourire... qu'elle lui rendit...
Sans un mot, les deux amis se relevèrent et prirent la direction de la Seine.
Quelques minutes plus tard, ils regardaient les enfants glisser sur la glace, un doux sourire peint sur les lèvres.
Alex fut le premier à rompre le silence.
- Tu te souviens de la fois où je t'ai appris à patiner.
Maria eut un léger rire.
- Oh oui ! J'avais renversé un nombre incalculable de gens avant de pouvoir tenir sur mes jambes !
- Tu m'avais surtout cassé le poignet en me tombant dessus !
Elle lui jeta un coup d'½il amusé.
- Oui, aussi.
- Tu sais que t'es hyper dangereuse comme fille ?
Elle haussa les épaules.
- Je suis au courant, tu passes tes journées à me le répéter...
- Mais ça n'a pas l'air de te rentrer dans la tête pour autant.
Maria rit et enleva le bonnet de Alex pour lui ébouriffer avec vigueur ses cheveux blonds, ceux-ci qui étaient déjà tout en bataille n'en furent plus qu'hérissés. Il se dégagea et secoua la tête pour tenter de remettre à bien sa coiffure mais c'était sans compter son amie qui tenait apparemment à tout prix à ne pas le laisser tranquille une seule seconde.
Alex s'enfuit, les mains sur la tête et Maria le poursuivit, elle réussit à le rattraper et le plaqua dans la neige et à force de chatouille, réussit à lui prendre son bonnet avec lequel elle s'enfuit dans les rues de Paris.
Débordante d'énergie.
Débordante de bonheur.
Une heure plus tard, les deux compères se promenaient dans la ville, s'extasiant devant les décorations de Noël qui s'étalaient devant eux, jouant avec d'autres enfants dans la neige et pour finir, ils revinrent dans le parc, cette fois-ci désert.
Ils s'assirent sur un banc et regardèrent en silence la neige qui s'était mise à retomber. Aucun des deux ne prononçait un mot, ils semblaient perdus dans leurs pensées.
Quand soudain, un aboiement les tira de leurs torpeurs. Un petit chien noir avec une tache blanche au plastron et aux pattes et aux grandes oreilles tombantes, une sorte de cocker mais en plus petit, leur sauta dessus.
- Meetoo ! S'écria Maria en soulevant la boule de poiles gesticulante qui tentait de lui lécher le visage à grand coup de langue. Qu'est-ce que tu fais ici ?!
Bien évidemment, le chiot ne répondit pas et se tortilla en tout sens pour atteindre le visage de la jeune fille qui le reposa sur ses genoux en regardant autour d'elle en se renfrognant.
- Si tu es ici, ça veut dire que Chouvaloff n'est pas loin !
Alex fit mine de ne pas avoir entendu ces dernières paroles et observa le chien qui s'accrochait avec passion aux vêtements de Maria.
- Elle a pas grandi d'un pouce cette bestiole, observa-t-il d'un ton détaché. Tu comptes garder ce truc riquiqui combien de temps ?
- Meetoo n'est pas riquiqui ! J'te signale qu'il n'a que un an !
- Et à un an, ça devrait être un peu plus grand, non ?
Maria le fusilla du regard et tourna dignement la tête, gardant le silence d'un air hautain. Alex la regarda faire d'un air amusé avant d'incliner légèrement le buste :
- OK, Votre Altesse Impériale, je n'ai rien dit, vous avez raison, cette petite boule de poils aussi moche que remuante est très bien comme elle est... d'ailleurs je ferais bien de m'en contenter vu qu'il ne risque plus grandir !
Meetoo grogna en direction du garçon en découvrant des petites dents acérées, ce qui n'impressionna nullement Alexander qui lui donna une pichenette sur le nez, le chiot tenta d'attraper la main d'un coup de mâchoire mais le garçon la retira et considéra Meetoo avec un léger sourire.
- Je retire ce que j'ai dis ! C'est petit mais teigneux !
- T'as vu ! Fit Maria en câlinant du bout des doigts le ventre de son chiot. Et pour la centième fois, Alexander, je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça !
- Comment « comme ça » ? Demanda son ami d'un air innocent qui ne trompa nullement la jeune fille.
- « Votre Altesse Impériale » Fit elle en faisant une grimace comique. Ma famille ne règne plus sur la Russie depuis vingt-cinq ans ! D'ailleurs, je devrais même pas porter le nom Romanov !
Le garçon soupira.
- Oui, Maria. Je sais, je disais ça pour te taquiner, tu le sais très bien !
Maria ouvrit la bouche pour répliquer mais l'apparition d'un vieil homme devant eux lui coupa le sifflet. Elle se renfrogna, une moue boudeuse vint se peindre sur ses lèvres.
Le nouveau venu avait dans les soixante-dix ans, il avait un début de calvitie, des cheveux blancs comme neige, plusieurs rides sillonnaient son visage et deux yeux d'un gris très pâle scrutaient la jeune fille tandis que ses lèvres esquissaient un mince sourire désapprobateur. Il était vêtu d'une livrée de majordome noire avec une queue de pie et s'appuyait sur une canne. Il était assez maigre et sa jambe droite était toute raide.
Il s'inclina légèrement devant Maria et gratifia Alex d'un simple hochement de tête.
- Mademoiselle Maria, dit-il d'un ton cérémonieux bien que l'on pouvait discerner un brin d'affection dans sa voix. Votre mère vous demande de rentrer au Manoir le plus vite possible.
Maria bondit du banc où elle était assise, au grand étonnement de son ami. Aussi loin que ses souvenirs remontaient, Maria n'avait obéit qu'avec la dernière des réticences à sa mère, qui était pourtant une dame charmante... bien qu'un rien tête brûlée, comme sa fille, à moins que ce ne soit le contraire.
- Grand-mère ? Demanda seulement Maria d'une voix ténue. Chouvaloff, dîtes moi qu'il n'est pas trop tard !
Alex regarda son amie avec surprise, elle ne lui avait rien dit de l'état de sa grand-mère qui la préoccupait fort et, à sa grande honte, il se rendit compte qu'il n'avait rien demandé non plus. Il se leva à son tour.
- Ta grand-mère ? Comment va-t-elle ?
Maria tourna vers lui deux grands yeux bleus assombris par la crainte.
- Elle est encore tombée hier... le docteur à dit qu'elle... enfin que...
Il lui agrippa les mains.
- Non, ne t'en fais pas ! Ce n'est qu'un état de faiblesse passager ! Fit il tout en sachant fort bien qu'il s'agissait d'un mensonge éhonté.
Le vieux domestique qui répondait au nom de Chouvaloff toussota.
- Veuillez m'excusez, monsieur Alexander, mais je pense que Mademoiselle Maria voudrait se rendre au plus vite au chevet de son arrière-grand-mère...
Le jeune garçon acquiesça.
- Vous avez raison, Maria, tu ferais mieux d'y aller...
Il la serra brièvement dans ses bras en lui soufflant un « courage » à l'oreille. La jeune fille frissonna, c'était la première fois qu'il se permettait d'agir de la sorte et elle le laissa faire. Puis, entraînée par Chouvaloff, ils se séparèrent. Le vieux majordome la fit rentrer dans une voiture noire garée un peu plus loin mails ils furent arrêtés après quelques mètres. Maria se glaça quand, remontant la vitre, un officier nazi se présenta.
- Bonjour monsieur, puis-je savoir où vous allez ?
- Au Manoir Voamor, la demeure de Mademoiselle Maria Dmitriyevich Romanova.
L'officier jeta un coup d'½il à la jeune fille qui se terra dans son siège, elle avait entendu et vu tellement de choses à propos des nazis et de ceux qu'ils arrêtaient... cet officier allait-il les arrêter là ? Elle se secoua, non, il n'y avait aucune raison. D'ailleurs, ledit officier se redressa légèrement quand il entendit le nom des Romanov. Bien qu'il y ait vingt-cinq ans de passé, le patronyme était toujours aussi connu...
- Bien, puis-je voir vos papiers ainsi que ceux de la demoiselle ?
- Bien sûr. Répondit Chouvaloff sans se démonter le moins du monde.
Il fouilla quelques secondes dans la boîte à gants et donna sa carte d'identité ainsi que les papiers du véhicule. D'une main légèrement tremblante, Maria donna sa carte d'identité. Le nazi y jeta un bref coup d'½il avant de les rendre au majordome.
- Tout me semble en règle, vous pouvez y aller...
- Je vous remercie. Fit Chouvaloff avec un maigre sourire forcé avant de fermer la fenêtre et de démarrer.
Ce n'est qu'en regardant dans le rétroviseur que Maria s'aperçut que les mains du vieux domestique étaient crispées sur le volant, à tel point que ses jointures en étaient blanches et qu'un tic nerveux agitait le coin de sa bouche.
- Nous avons eu de la chance de tomber sur un officier comme cela, Mademoiselle, lui confia-t-il. Certains sont beaucoup moins... enfin bref, nous n'avons rien à nous reprocher... mais je me suis rendu compte trop tard que citer votre nom aurait pu être dangereux...
- Pourquoi donc ? S'enquit la jeune fille.
Seul le silence lui répondit. Silence qui présida durant le reste du trajet.
Environ cinq minutes plus tard, la voiture arriva devant les grilles d'un assez grand Manoir. Demeure opulente en dépit des années noires qui venaient de s'écouler.
Derrière les grilles s'étendait un vaste parc, recouvert de neige, une route de terre battue menait à une demeure aux pierres noires et aux volets clos, un double escalier menait à une lourde porte de chêne avec un solide heurtoir en bronze ouvragé de manière à ressembler à un aigle. Chouvaloff frappa trois fois au heurtoir de bronze et une femme aux cheveux châtain foncés vêtue d'une livrée de domestique vint ouvrir. Elle s'inclina devant Maria. Pooka, le chien de sa mère leva un ½il du couffin où il était couché pour le refermer presque aussi vite, Chouvaloff laissa Meetoo, qui était le fils de Pooka aller se coucher près de son père.
- Enfin, Mademoiselle, vous êtes là ! Je pense qu'il serait bon que vous alliez directement dans la chambre de votre grand-mère. Si vous avez faim ou soif, nous vous apporterons une collation en haut.
- Je vous remercie, Trilliane, fit Maria en se débarrassant de son manteau et en lui donnant. Le docteur est-il ici ?
- Oui, ainsi que votre parrain et votre marraine.
Sans plus discuter, Maria gravit quatre à quatre l'escalier qui menait à l'étage supérieur et courut dans le couloir qui abritait les chambres de sa famille, elle ouvrit en coup de vent la porte de la chambre de sa grand-mère, tous les yeux se portèrent vers elle.
Agenouillée près de la tête de sa grand-mère se tenait sa mère, Anastasia Nicolaevna Romanova, à ses côtés, son père, Dimitri. De l'autre côté du lit, le docteur, un stéthoscope à la main, il tâtait la poitrine de sa patiente. Assis dans un fauteuil, se trouvait son parrain Vlady, comme elle l'appelait et debout près de lui, sa femme et sa marraine, Sophie. Tous dans la pièce avaient les traits soucieux, la seule qui n'avait pas l'air inquiète était sa grand-mère, l'Impératrice douairière, Maria Fedorovna.
Couchée dans son lit, étayée par deux oreillers, ses cheveux blancs comme neige étaient remontés en un chignon dérisoire, elle était très pâle et respirait lentement mais elle n'avait pas l'air inquiète. Une robe de nuit blanche l'enveloppait mais elle avait l'air bien trop frêle pour tout ce tissu qui la faisait paraître encore plus petite.
Ses traits maigres, presque émaciés se détendirent néanmoins lorsqu'elle vit entrer son arrière-petite-fille. Elle tapota la couverture à ses côtés, invitant Maria à s'asseoir à côté d'elle.
- Maria... fit elle d'une voix ténue, à peine perceptible. Je suis heureuse de te voir une dernière fois...
La jeune fille sursauta et dévisagea intensément sa grand-mère. Incrédule.
- Une dernière fois ? Non, grand-mère ! Tu vas guérir ! Ce n'est qu'un moment de faiblesse passagère ! Dit-elle, reprenant inconsciemment les termes de Alex.
La vieille femme eut un léger rire qui se mua en toux rauque.
- Non, ma chérie, c'est les dernières heures que je passes sur cette Terre, tout le monde en à conscience. Toi plus que personne je pense...
La gorge nouée, Maria se pendit littéralement au cou de l'Impératrice douairière.
- T'en vas pas, grand-mère ! Comment je ferais sans toi ?!
- Oh mais tu trouveras, j'en suis sûre ! Tu es une fille intelligente, tu trouveras sûrement...
Maria Fedorovna se trouva vers son vieil ami, Vladimir, sa cousine, Sophie ainsi que vers le docteur.
- J'aimerais que vous nous laissiez, docteur je vous remercie pour tous vos bons soins, ils ont fait des miracles toutes ces années mais vient un temps où toute vie doit partir, je vous suis infiniment reconnaissante...
Le docteur s'inclina en murmurant un remerciement et sur un dernier regard ainsi qu'une dernière parole d'adieu et d'amitié, il sorti.
- Vladimir, Sophie... Sophie, ma cousine... je vais également vous demander de sortir, ainsi qu'à vous mon petit beau-fils. J'aimerais passer mes derniers instants avec mes petites-filles.
Maria, à travers un rideau de larme vit sa marraine, embrasser sa grand-mère en pleurant à chaude larme ainsi que son parrain et que son père. C'était la première fois qu'elle voyait son père pleurer mais cela ne la choqua pas, il lui semblait tout naturel qu'ils aient tous envie de pleurer, elle-même ne se retenait pas. Un à un, ils sortirent, laissant les trois dernières des Romanov seules.
Anastasia s'assit sur le lit, de l'autre côté que sa fille. Toutes deux enlacèrent la vieille femme et la bercèrent.
- Je suis... je suis heureuse d'avoir vécu cette vie... murmura-t-elle. Je ne voudrais pas en vivre d'autre... j'ai été comblée bien que si on relate mon histoire, cela n'y paraisse pas... d'abord de t'avoir retrouvé, mon Anastasia... et ensuite, d'avoir pu te connaître, ma chérie, ma Maria...
Maria embrassa en pleurant les joues parcheminées de sa grand-mère. Elle balbutia une réponse inintelligible.
- Anastasia... va me chercher la boîte à musique, veux-tu ?
- Bien sûr, grand-maman... murmura Anastasia.
La Grande-duchesse se leva et alla chercher sur un petit guéridon une boîte d'une grande beauté. Finement ouvragée, elle ne pouvait s'ouvrir que grâce au médaillon que portait au cou Anastasia. Celle-ci l'enleva et ouvrit la boîte. Aussitôt une mélodie que les trois femmes connaissaient par c½ur, jusqu'à la moindre note, envahit la pièce. Un couple dansait – Nicolas II et Alexandra Fedorovna, le dernier tsar et la dernière tsarine de toutes les Russie.
L'Impératrice douairière ferma les yeux et, serrant bien fort ses petites-filles contre elle – ou était-ce le contraire ? – elle commença à chanter. Sa voix était faible, rauque, presque imperceptible, pourtant, les deux autres n'avaient pas besoin de plus...
- Cette chanson, nous unis, loin du vent de novembre...
Doucement, Anastasia et Maria se mirent à chanter également, de grosses larmes roulant sur leurs joues.
- Je t'aimerais, toute ma vie, loin du froid de décembre...
La musique se termina et le couple s'arrêta de danser. La vieille femme rouvrit les yeux et une larme, une seule, roula sur sa joue. Elle caressa d'une main tremblante les joues de ses petites-filles et eut un faible sourire.
- Je vous aimerais toute ma vie, mes chéries, et peut-être encore plus après... j'ai été heureuse... je n'ai pas peur de la mort, je suis juste triste de vous quitter...
Maria embrassa encore et encore les joues de son arrière-grand-mère jusqu'à ce que celle-ci la repousse doucement. Elle regarda Anastasia qui serra le frêle corps de sa grand-mère contre le sien, comme si un souffle de vent pouvait la lui arracher à tout moment...
- Je vous aimerais toute ma vie... ne l'oubliez jamais... je vous aimerais toute ma v...
La vieille femme s'interrompit et ferma doucement les yeux, un léger sourire sur ses lèvres, elle exhala un dernier souffle...
Un hurlement résonna dans le Manoir Voamor.
Ainsi mourut l'Impératrice douairière, Maria Fedorovna...

# Posté le samedi 26 janvier 2008 15:43

Chapitre 2 : Une grande nouvelle

Chapitre 2
Une grande nouvelle


L'enterrement de Maria Fedorovna se fit dans l'intimité, trois jours après le décès. Seulement la famille et quelques proches. Alexander était de ceux là. Il versa quelques larmes pour cette vieille femme qu'il avait un peu connue mais qui lui manquerai beaucoup, il le savait.
Durant la messe, il n'écouta le curé que d'une oreille distraite. Ses yeux étaient fixés sur Maria. Celle-ci, au premier rang aux côtés de sa famille. Les yeux et le nez rouge, des larmes coulaient régulièrement sur ses joues, ses traits étaient tirés, de gros cernes sous ses yeux et elle était très pâle. Dans son manteau noir, elle semblait plus petite, plus fragile aussi. Cette impression donna à Alex le désir de la protéger... il avait le c½ur brisé de voir sa meilleure amie ainsi...
Après la mise en terre du cercueil, il fallu passer devant la famille. Il serra la main de la mère de sa meilleure amie, lui assura toute son amitié et serra bien fort dans ses bras Maria qui du se mordre la lèvre inférieure presque à sang pour éviter de fondre à nouveau en larme.
Alex la tint à bout de bras, la dévisageant, un triste sourire aux lèvres, avant de la plaquer à nouveau contre son torse étroit.
- N'oublie pas que je serais toujours là... lui chuchota-t-il à l'oreille. Toujours là pour toi...
Il ne vit pas son amie fermer les yeux, par contre, il sentit la force de son étreinte et également les lèvres qui frôlèrent sa joue...
Maria se dégagea doucement et s'essuya les yeux du revers de la main.
- Merci, Alex...


***


C'était deux jours après l'enterrement de l'Impératrice douairière. La nuit passée, un raid aérien avait survolé la capitale française, et peu de gens étaient dans les rues. La famille Romanov avait d'ailleurs passé toute la nuit cachée dans la cave. Anastasia savait qu'elle aurait pu confier cette tâche à Chouvaloff mais il lui fallait sortir. S'aérer, se changer les idées, même si, en de pareils temps, il était difficile de voir autre chose que la mort et la peur dans la ville... non, dans le monde...
Accompagnée de son fidèle Pooka qui sautait dans la neige à ses côtés, elle parcourait les rues presque vides.
Pour la première fois depuis une éternité, son pays natal lui manquait, une insatiable nostalgie s'était emparée d'elle lorsque, avec sa grand-mère, elles s'étaient remémorées la Russie Impériale, ses parents, son frère et ses s½urs... eux aussi étaient morts... morts durant la révolution d'il y avait vingt-cinq ans...
Dans cette neige immaculée qui recouvrait la ville dont elle avait tant rêvé, enfant, elle voulait retrouver un peu des souvenirs de son enfance, lorsqu'elle allait faire des balades en troïka, l'hiver, avec sa famille... une troïka tirée par des chevaux... à cette époque, elle s'amusait à essayer d'attraper des flocons de neige alors que la vitesse les entraînait plus loin que sa bouche...
« Je me souviens il me semble, des jeux qu'on inventait ensemble... »
Elle était arrivée au parc où elle aimait beaucoup se rendre. Elle s'assit sur un banc et laissa ses pensées vagabonder.
Il y avait cinq jours, sa grand-mère, Maria Fedorovna était morte, terrassée par une maladie qui avait déjà fait bien des victimes par le passé, les médecins appelaient ça le cancer. Cancer du poumon...
Durant des mois, voyant sa grand-mère dépérir lentement, la Grande-duchesse s'était préparée à l'idée que bientôt, elle allait mourir et qu'elle ne la verrait plus jamais... mais alors qu'elle se croyait prête à assumer cette perte, alors qu'elle croyait son c½ur blindé, le chagrin lui avait mordu l'âme, lui transperçant le c½ur telle une balle tirée à bout portant...
« Je t'aimerais, toute ma vie, loin du froid de décembre... »
À présent dernière de sa lignée, Anastasia se sentait seule, terriblement seule. Il y avait bien sûr Maria, mais Anastasia sentait, non, savait, que sa fille ne se sentait pas tellement concernée par les Romanov. À ses propres yeux, elle était française et non russe. Anastasia ne pouvait lui en vouloir, après tout, le temps de la Russie Impériale était largement passé, vingt-cinq ans... mais elle-même ne pouvait oublier ni renier ses origines, ces origines qu'elle avait recherché avec tant d'ardeur quinze ans plus tôt.
« Je retrouve dans un sourire, la flamme de mes souvenirs... »
Elle aurait aimé qu'un autre membre de sa proche famille soit présent... qu'elle ne soit pas la seule à porter le lourd fardeau du passé sanglant de sa famille... Dimitri était à ses côtés, elle le savait, mais lui, qui était avant assistant aux cuisines, ne pouvait pas se figurer...
Un sourire rêveur se peignit sur ses lèvres.
Dimitri.
Elle se souvenait parfaitement de leurs disputes d'antan, leur rencontre, l'amusement croissant de Vlad... et puis l'agacement qui petit à petit se transformait en un sentiment plus diffus, plus trouble...
« J'apprendrais à lire dans ton regard, je serais le dernier des remparts... »
Oh oui, il l'avait aimé et protégé depuis le début, d'ailleurs, c'était le cas encore maintenant, il la soutenait pour affronter la perte de sa grand-mère, sans faire attention à sa propre peine, jugeant celle de sa femme plus importante...
Son sourire s'élargit. À la seule pensée de Dimitri et de la relation qui les liait, la peine s'en allait. Un peu.
Elle se leva et balaya d'un geste absent les flocons de neige qui s'étaient déposés sur son manteau et se remit en marche.
Sa décision était prise.


***


La porte de la salle à manger s'ouvrit sur un Dimitri apparemment affamé. Il portait encore les vêtements noirs de deuil, bien qu'il y ait cinq jours de passés. Il s'attabla et se servit un café qu'il but d'un trait en grimaçant avant de s'en resservir un autre.
Alors qu'il s'apprêtait à se lever, la porte s'ouvrit à nouveau sur Grigory Chouvaloff accompagné par Vladimir.
- Vlad ! Qu'est-ce qui t'amène de si bon matin ?!
Le vieil homme passa une main dans ses cheveux blancs et observa son ami d'un air ironique.
- De si bon matin ? Il est tout de même onze heure... tu viens à peine de te lever, non ?
- Oui, tu as raison, je suis complètement décalé, j'ai encore veillé jusqu'à pas d'heure.
- Une inspiration divine pour ton roman ?
- Exact !
Vlad eut un air septique.
- Tu sais, je ne pense pas que ton bouquin se vende par des temps si noirs...
- Alors il se vendra quand la guerre sera finie !
L'ancien membre de la cour impériale de Russie soupira.
- Finira-t-elle un jour ?
- J'en suis convaincu ! Les hommes ne peuvent pas passer tout leur temps à faire la guerre !
- Alors tu connais bien mal le genre humain mon petit...
Dimitri croisa les bras, l'air offusqué.
- Tu es venu pour me faire une leçon de philosophie ?
Son ami sourit et fit signe à Chouvaloff qui s'affairait du côté de la cuisinière de lui apporter une tasse de café, lorsqu'il eut bu, il secoua la tête.
- Non, pour voir ma filleule préférée !
- Tu n'as que celle-là. Remarqua Dimitri avec un sourire. Grigory, pouvez-vous voir si Maria est réveillée et si elle est à la maison ?
- Bien, monsieur, acquiesça Chouvaloff en sortant.
Alors qu'il ouvrait la porte, il failli tomber lorsque deux chiens se faufilèrent entre ses jambes. Se rattrapant de justesse à un meuble, le vieux domestique ne pu en revanche éviter la bordée de juron qui s'échappa de ses lèvres. Puis, il se redressa tant bien que mal, aidé par Dimitri et Vlad qui avaient du mal à ne pas éclater de rire devant la soudaine perte du self-contrôle de Chouvaloff, lui d'habitude si calme.
- Aucun mal ? S'enquit Dimitri.
- Non, monsieur. Je vous remercie. Pardonnez mon emportement.
Avec un léger rire, son patron haussa les épaules et le vieux domestique sortit, il salua Anastasia qui venait de retirer son manteau et monta à l'étage voir si Maria était là.
La Grande-duchesse entra dans la cuisine et failli se heurter à Vlad qui se tenait devant la porte. Ce dernier l'évita de justesse.
- Aujourd'hui est un mauvais jour ! Remarqua Anastasia en refermant la porte. Bonjour, Vlad, que nous vaut l'honneur de ta visite.
Vlad eut une moue amusée.
- Je l'ai dis il à quelques minutes à Dimitri, tu n'avais qu'à être là !
- Très drôle !
- Pour voir Maria et aussi pour vous faire profiter de mon inestimable compagnie !
Anastasia leva les yeux au ciel en souriant avant de se tourner vers son mari :
- Avant que notre fille ne soit accaparée par son parrain, j'aimerais bien lui parler en privé, tu pourrais demander à Grigory de...
À cet instant précis, le vieux domestique réapparut, accompagné d'une Maria à l'air revêche, ses cheveux bruns tout ébouriffés et ses yeux bleus encore gonflés de sommeil.
- Tu dormais encore ? S'interloqua sa mère.
La jeune fille répondit par un grognement qui équivalait à la réponse « Oui, mais fiche-moi la paix avec ça ! »
- Mademoiselle est de mauvaise humeur ! Observa Dimitri avec un sourire malicieux. Eh bien, mauvaise nuit ou mal réveillée ?
Maria jeta un regard noir à son père et s'attabla sans répondre. Elle saisit d'un geste brusque la boîte de céréale, en versa dans un bol avant d'y mettre du lait et commença à mâcher d'un air hargneux comme si les pauvres céréales étaient responsables de quelque drame qui avait pu survenir dans sa vie.
- Il est onze heures et demie. Fit sa mère en fixant ostensiblement sa montre. On mange dans une heure, peut-être moins, tu aurais pu attendre, tu n'auras plus faim pour le déjeuner.
La jeune fille marmonna quelque chose qui ressemblait « gnagnagna » en levant les yeux au ciel sans écouter la maîtresse de maison.
- Et dépêches-toi de manger, continua Anastasia. J'aimerai te parler en privé.
Visiblement, Maria retint avec peine un gros soupir et but le lait qu'il restait dans le bol avant de se lever et de suivre sa mère hors de la pièce à contrec½ur. Les deux Romanov montèrent à l'étage et se dirigèrent vers la chambre d'Anastasia. La jeune fille s'assit pesamment sur le lit tandis que sa mère allait chercher quelque chose dans le tiroir de sa table de chevet.
- Maria, ce que je vais te donner, aujourd'hui, à énormément de valeur à mes yeux. Commença la Grande-duchesse en allant s'asseoir aux côtés de sa fille.
Celle-ci leva vers elle un regard surpris : elle qui s'attendait à un sermon sur elle ne savait trop quoi.
- Et cela en avait également pour ta grand-mère, ajouta-t-elle en fixant sa fille qui hocha la tête, interloquée.
Anastasia ouvrit doucement le poing où était serré un petit tas doré. Avec un sursaut, sa fille reconnu le médaillon qu'elle portait sans cesse, ne l'enlevant jamais, même pour se laver. Elle en connaissait toute l'histoire et savait que ce bijou avait une immense valeur sentimentale. Elle se sentit flattée que sa mère le lui donne et le passa avec révérence au cou, admirant avec joie les lettres gravées. « Ensemble à Paris ». Elle offrit un grand sourire de remerciement à sa mère qui lui sourit en retour et lui fourra à nouveau quelque chose dans la main.
Baissant les yeux, elle s'aperçut qu'il s'agissait de la fameuse boîte à musique. Précipitamment, elle l'ouvrit grâce au médaillon et la musique envahit la chambre. La jeune fille regarda les figurines représentant son grand-père et sa grand-mère danser en rond.
« Loin du froid de décembre »
- M... Merci, Maman. Balbutia Maria en levant les yeux vers sa mère. C'est le plus beau cadeau que tu m'as jamais offert ! Je te jure de bien les conserver !
- Mais je l'espère bien, Mashka, fit sa mère avec un sourire. Sinon je peux t'assurer que jamais plus tu ne sauras t'asseoir.
Sa fille grimaça en entendant le surnom russe utilisé par sa mère mais ne répondit rien et retomba dans la contemplation de son médaillon. Son médaillon.
Le silence retomba dans la chambre, un petit moment. Finalement, Anastasia se leva.
- Je vais voir si je peux aider Grigory à préparer le déjeuner. Tu descends aussi ?
Acquiesçant, Maria se leva à son tour et elles sortirent de la chambre... pour buter contre Chouvaloff, le poing levé et qui s'apprêtait visiblement à frapper à la porte. Il s'inclina précipitamment devant la maîtresse de maison.
- Madame, il faut absolument que vous veniez au salon, nous avons reçu une lettre... de Russie !
Il y eut un silence impressionnant. La Grande-duchesse dévisagea son majordome comme s'il était devenu fou, se demandant s'il se payait sa tête et dans ce cas là, il avait un don pour le théâtre, mais au lieu de laisser la princesse statuer sur l'état de sa santé mentale, il s'effaça devant elle, l'exhortant à se rendre au salon immédiatement.
Anastasia et Maria dévalèrent les escaliers au risque de se prendre les pieds dans leurs robes et gagnèrent au plus vite la pièce dans laquelle Dimitri et Vlad les attendaient, ils étaient tous deux abasourdis, sans un mot d'explication, Dimitri tendit à sa femme une lettre décachetée au sceau de la famille impériale, l'aigle bicéphale.
Après les avoir regardé successivement, la femme se saisit de la lettre en commença à lire tandis que Maria allait près de son père qui l'attira à lui en passant son bras autour de ses épaules.

« Votre Altesse Impériale, Grande-duchesse Anastasia Nicolaevna Romanova de Russie,
Je me présente, Andreï Mikhaïlovitch Alexéïev, Ministre intérimaire des Relations
Étrangères, fils de Mikhaïl Vassilievitch Alexéïev, l'un des ex-généraux de l'Armée Impériale sous le règne de Sa Majesté Impériale le Tsar Nicolas II de Russie, votre père.
Votre Altesse Impériale étant en exil depuis une quinzaine d'année en France et connaissant la situation de l'Europe, sous le joug des allemands depuis quatre ans, Elle n'a sûrement pas eu connaissance des dernières nouvelles de votre partie.
Ce 22 novembre 1943, le dictateur communiste Joseph Vissarionovitch Djougachvili dit Joseph Staline dirigeant la Russie depuis 1972, est tombé sous le coup d'un assassinat orchestré par nos forces mutines, mobilisées dans une ultime tentative de renverser le pouvoir en place.
J'ai donc l'honneur et la joie de vous informer que la Russie est à nouveau aux mains des Blancs, les partisans bolcheviques ont été rapidement éliminés et un calme relatif, après plus d'un mois de répression des derniers communistes – la plupart de nos concitoyens étant déjà près de la révolte à cause des impôts prélevés pour la guerre –, le calme est donc revenu sur notre chère patrie, le gouvernement intérimaire en place ainsi que le peuple souhaite votre venue en Russie afin de prendre la place qui est la vôtre au sein de notre gouvernement, celle d'Impératrice.
J'ignore quand cette lettre vous parviendra, oserai-je vous demander de téléphoner au numéro suivant : 8 912 00 48. C'est un numéro réservé aux membres du Gouvernement, nous vous mettrons directement en contact avec moi afin de vous donner des informations supplémentaires que je ne peux vous dévoiler dans cette lettre, de peur qu'elle tombe entre de mauvaises mains.
Votre Altesse Impériale, veuillez accepter mes salutations les plus sincères,

Andreï Mikhaïlovitch Alexéïev, Ministre intérimaire des Relations Étrangères. »


Maria vit sa mère pâlir au fur et à mesure de la lecture de cette lettre et elle eut peur qu'elle ne s'évanouisse, avec tous les événements de ces derniers jours, il n'en fallait pas beaucoup plus pour qu'elle craque...
Une fois qu'elle eut fini de lire, elle s'effondra dans le fauteuil le plus proche, son front posé dans sa paume, l'air terrassée.
Un long silence s'ensuivit, personne n'osait faire un geste, finalement, le père de Maria alla s'agenouiller près de sa femme.
- Anya ?
L'utilisation du surnom qui la faisait toujours sourire ne la dérida même pas.
- Je ne comprend pas... souffla Anastasia. Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ? Pourquoi pas mes tantes Xénia ou Olga, ou même leurs enfants ?! Je crois savoir que ma tante Xénia s'est réfugiée en Angleterre et qu'elle à six enfants dont quatre garçons ! Elle... ils ont autant de droits que moi pour revendiquer le trône de Russie... d'ailleurs... revendiquer... qui dit que je veux le revendiquer ?!
Elle s'était levée et marchait comme un lion en cage, faisant de grands gestes sous les yeux ébahis de sa fille et ceux inquiet de son mari et de son ami.
- Si je peux me permettre, ma chère Anya, tu devrais d'abord y réfléchir sérieusement avant de répondre. Avança prudemment Vlad qui fronçait les sourcils.
La Grande-duchesse prit une profonde inspiration et hocha la tête avant de retourner s'asseoir dans le fauteuil.
Maria, qui avait lu la lettre entre-temps dévisagea sa mère, le cerveau en ébullition.
- Qu'est-ce que tu comptes faire ? Murmura-t-elle.
Anastasia leva la tête vers sa fille et lui sourit gentiment.
- Tout d'abord réfléchir, comme l'a dis Vlad et après...
- Si tu acceptes, nous partirons en Russie, n'est-ce pas ? Coupa Maria d'une voix sèche.
- Eh bien... je suppose que nous pouvons l'envisager en effet mais...
- Je ne veux pas aller en Russie ! Je veux rester en France ! C'est mon pays ! La Russie n'est rien pour moi ! S'écria brusquement la jeune fille.
Sa mère la considéra d'un air étonné.
- Calmes-toi, Mashka, il n'est pour l'instant que question de réfléchir. Rien n'indique que je vais accepter le titre d'Impératrice...
Maria grogna un « Tu parles » avant de s'enfuir du salon en claquant la porte.
- Ah, les jeunes. Soupira Vladimir après un moment de silence. Bon, maintenant, Anya, commençons à réfléchir si tu le veux bien.


***


Maria ouvrit la porte de la boulangerie, faisant tinter la clochette, un homme assez bien portant leva les yeux vers elle et lui fit un grand sourire.
- Tiens, ne serait-ce pas notre petite Maria ? Que nous vaut le plaisir de ta visite ? Un petit creux ?
La jeune fille eut un maigre sourire devant la jovialité de Jean, le père d'Alex et secoua la tête.
- Non, pas vraiment, je viens voir Alexander, est-ce qu'il est là ?
- Dans sa chambre en train de faire ses devoirs, tu peux monter si tu veux.
- Merci.
Elle passa la porte qui séparait la boutique de la maison et couru dans les escaliers grinçants et ouvrit à la volée la porte de la chambre de son ami qui sursauta violemment et se retourna.
- Maria ! S'exclama-t-il en voyant sa compagne et posant la main sur son c½ur. Pitié, n'entre plus comme ça, j'ai failli avoir un arrêt cardiaque.
Elle ne répondit pas et s'allongea sur le lit, lorgnant le visage d'Alex d'un air sombre. Celui-ci comprit aussitôt et vint s'asseoir à côté d'elle.
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Ma mère a reçu une lettre de Russie, Staline est mort et le pays est aux Blancs. On lui propose de revenir afin de devenir Impératrice.
Exposé court et concis, Alex blêmit et sauta sur ses pieds.
- Tu ne veux pas dire que tu pars ?!
- Figures-toi que je n'en ai pas la moindre envie ! La France est mon pays... pas la Russie !
- Oui mais... si ta mère accepte, tu seras forcée de la suivre...
- Qu'elle essaye seulement !
Cette bravade fit sourire tristement Alex, il regarda son amie qui tendait vers lui un visage déterminé. Il était heureux qu'elle ne veuille pas partir.
- Et puis... c'est pas seulement ça mais... j'ai pas envie d'y aller, ça me fait peur... là-bas, si Maman accepte, je serais... la fille de l'Impératrice, peut-être même la future Tsaritsa (1) ! Non mais tu m'imagines dans ce rôle ?
« Oui, très bien... songea mélancoliquement le garçon en contemplant Maria. Tu serais parfaite dans ce rôle... tu as toutes les qualités pour le faire... l'intelligence, la hardiesse... »
S'apercevant que Maria le fixait d'un air courroucé et qu'elle attendait manifestement une réponse négative, il s'empressa de répliquer :
- Pas du tout ! Connaissant ton caractère, tu te mettrais tes Ministres à dos dès la première réunion !
Un sourire triste se peignit sur les lèvres de la jeune fille qui garda malgré tout son air troublé.


(1) Le terme Tsaritsa est souvent mal traduit en Tsarine (c'est-à-dire l'Impératrice)

# Posté le samedi 26 janvier 2008 15:55

Modifié le mardi 18 mars 2008 10:23

Chapitre 3 : Le départ

Chapitre 3
Le départ


- NON ! NON ET NON !!
20 décembre 1943, au Manoir Voamor, la veille, Maria avait fêté ses quatorze ans, il y avait toute sa famille et Alex et ses parents. Le gâteau, apporté par le père d'Alex était délicieux et ç'avait été une superbe journée pour tout le monde, une journée hors du temps où l'on avait oublié la guerre dehors, la Russie et ses problèmes.
Mais aujourd'hui, l'ambiance n'était vraiment plus à la fête, Maria menaçait de piquer une crise de nerfs et ses parents tentaient en vain de la calmer :
- NON ! Je n'irai jamais en Russie !! Je refuse de vous suivre !
- Et pourtant tu vas bien être obligée jeune fille ! Tonna Dimitri en se dressant de toute sa hauteur pour faire face à la furie qu'était devenue sa fille.
- M'en fiche ! Je fuguerais et vous me retrouverez jamais !
- Alors ça, ça m'étonnerai parce que à partir d'aujourd'hui et jusqu'à notre départ dans une semaine, tu es consignée dans ta chambre ! Interdiction de sortir ! Répliqua Dimitri, inflexible.
- QUOI ?! Mais... et Alex ?! Si j'peux même pas passer mes derniers jours avec lui... Vous êtes des monstres ! j'vous déteste !
Et elle parti du salon en claquant la porte si violemment qu'elle se rouvrit, elle monta dans sa chambre martelant consciencieusement les marches et ferma la porte de sa chambre avec un grand éclat.
- Elle se calmera... fit Anastasia avec un profond soupir. Mais sur ce dernier coup, Dimitri, elle a eut raison, c'est assez méchant de lui interdire de voir Alexander durant la dernière semaine.
- C'est ça, ironisa son mari. Pour qu'elle fugue chez lui et qu'il soit impossible de l'en déloger avant deux mois ?
- Tu n'as pas tort...
Re-soupir de la part de la future Impératrice.
- On pourrait faire un compromis, inviter Alexander durant la semaine...
- Je ne te savais pas si flexible.
- Quand il s'agit de Maria tu sais comment je réagis.
- Je sais surtout que cela peut s'avérer dangereux pour notre avenir.
Par Andreï Alexéïev que certains membres du Gouvernement intérimaire n'étaient pas franchement ravi de voir débarquer une Impératrice, lui préférant les anciennes coutumes où seul un mâle avait le droit de s'asseoir sur le Trône mais la majorité l'avait emporté, de plus, les prétendants s'était désistés, prétextant la situation précaire du pays, sur ce dernier point, Anastasia ne les blâmait pas, elle-même se sentant peu sûre mais le Ministre des Relations étrangères lui avait assuré qu'à présent, tout était stable, de plus, le peuple réclamait sa présence...
- Je suppose qu'on n'a pas trop le choix... marmonna-t-elle en s'asseyant.
- Non. De plus, nous nous sommes engagés, c'est trop tard pour reculer...
Un silence s'ensuivit. On pouvait presque voir les pensées défiler sous leurs crânes. Anastasia se blottit contre Dimitri dans un réflexe de protection.
- Et si je ne suis pas une bonne Impératrice ? Murmura la Grande-duchesse. Et si, au bout d'un temps, ils en ont assez du Tsarisme et demandent à installer un nouveau régime... et si ce n'était qu'un piège afin de me faire subir le même sort que ma famille ?
Son mari eut un léger sourire et resserra la prise de ses bras autour de sa taille, elle faisait trop rarement ça pour ne pas en profiter. Anastasia était du genre à tout garder pour elle et le fait qu'elle se confie comme ça prouvait un besoin urgent de réconfort et de soutien.
- Qu'ils essayent. Tu sais bien que Vlad et moi ne les laisserons jamais porter la main sur toi ou sur la petite.
- Je sais...
- Et puis, les femmes de ta lignée ont toujours été très fortes, prend ta grand-mère, ou Catherine II, son règne a été très fastueux ! Tu es intelligente, audacieuse, tu ne te laisses pas marcher sur les pieds, autant de qualités pour faire une bonne Impératrice !
Elle le regarda droit dans les yeux et il se sentit fondre sous le regard bleu intense de sa femme. Les yeux des Romanov...
- Tu dis ça juste pour me faire plaisir ?
- Oui, juste pour que tu arrêtes de m'ennuyer avec tes jérémiades...
- Moi aussi je t'aime.


***


Il restait deux jours avant le grand départ en Russie, au Manoir Voamor, l'effusion était presque à son comble, les domestiques préparaient les bagages sous la houlette de Chouvaloff. Il y avait des valises pour les vêtements les différents membres de la famille, les différentes occasions et climat qu'il pourrait faire, et encore, c'était juste le temps du voyage, une fois là-bas, on leur achèterait d'autres tenues plus "russes" et adaptées au climat.
Comme suggéré par Anastasia, Alex était venu passer la semaine restante au Manoir afin qu'ils puissent passer les derniers jours ensemble.
Ils parlaient beaucoup, de leurs souvenirs de telle ou telle chose, s'imaginaient parfois ce que serait la Cour de Russie et les catastrophes que Maria pourrait y déclencher comme apprentie princesse, d'ailleurs, tel était devenu son sobriquet affectueux et un brin moqueur « princesse » ce qui la faisait toujours râler malgré le regard attendri et un rien triste qu'elle posait parfois sur lui, tout comme Alex la regardait dormir alors que lui, le sommeil le fuyait, il passait des heures à la contempler, s'amusant parfois à lui chatouiller le nez avec une plume dont elle faisait une petite collection, ce qui ne manquait jamais de la faire éternuer, à son grand amusement.
Puis vint le jour du départ...
- Maria, dépêches-toi ! Nous allons être en retard !
- Maman, le train est dans deux heures... et puis, comme grand-mère ne cessait de répéter, une princesse n'est jamais en retard, ce sont les autres qui sont trop tôt !
- Cesse de faire de l'esprit et habilles-toi ! Non, pas cette robe là, la bleue.
- Celle-là ?! Mais j'vais cailler !
- Et surveille ton langage tant que tu y es.
Tout le monde était sous pression, Alex qui restait aux côtés de son ami se sentait gauche, ne sachant comment aider la famille, il accompagnait donc Maria à travers son va-et-vient incessant entre sa chambre, celle de ses parents, les couloirs, la cuisine et autres.
Finalement, son amie sortit de sa chambre d'où il avait été congédié pour cause d'habillement féminin, resplendissante – enfin selon lui, mais il la trouvait toujours resplendissante.
La jeune fille portait une longue et ample robe bleue brodée de grands cercles dorés sur les manches flottantes ainsi que sur le col et de signes compliqués sur les côtés. Ses cheveux bruns flottaient librement sur ses épaules et des chaussures bleues qui semblaient rembourrées finissaient l'ensemble.
- J'me sens ridicule ! Gémit-elle en se tournant de tous les côtés pour inspecter sa tenue. Regardes-moi ces manches ! Je nage dedans.
- Je pense que c'est fait exprès, répondit Alex avec un sourire. Et détrompes-toi, tu es superbe !
Maria eut un doux sourire.
- Merci.
Des bruits de pas résonnèrent dans son dos et ils se retournèrent, Anastasia venait voir où en était sa fille. Elle aussi était très belle, une robe bleue sombre en velours qui laissait à nu ses épaules, un liseré vermeil au niveau de l'échancrure et tranchée de manière verticale par une bande du même rouge, l'écharpe bleue des Romanov barrait sa poitrine, ses cheveux étaient coiffés en un chignon quasi invisible derrière le diadème étincelant qu'elle portait, elle marchait d'un pas parfaitement assuré sur ses escarpins ce qui fit sourire Alex d'admiration, n'imaginant pas comment on pouvait tenir debout sur ces machins.
- Tu es prête, c'est parfait, prend tes affaires et descends dans le hall, nous allons bientôt y aller...
Ces mots déchirèrent le c½ur des deux jeunes gens qui se regardèrent d'un air éperdu puis, Maria se détourna et alla chercher son petit sac dans lequel ses affaires de première nécessité – de quoi grignoter, des livres pour le voyages, un bloc note et un stylo – avant de descendre, conformément aux ordres de sa mère.
Dans le hall, c'était la plus grande effervescence, Vlad et Dimitri, tous deux en costumes patientaient comme ils pouvaient, se mordillant les lèvres, ne cessant de lisser leur cravate ou n½ud papillon et autres.
- Tes parents nous attendent à la gare, non ? Demanda nerveusement Dimitri en regardant de tous les côtés comme s'il s'attendait à ce qu'un OVNI lui atterrisse sur le crâne.
- Oui, sur le quai. Acquiesça Alex sans trop savoir si le futur Empereur l'écoutait vraiment.
- Parfait, parfait... marmonna-t-il distraitement.
Finalement, avec l'arrivée d'Anastasia, il fut temps de partir. Dans la voiture qui les conduisit la gare, pas un mot ne fut échangé. Même les chiens étaient silencieux. Maria regardait furtivement son ami en se mordant la lèvre inférieure et détournant précipitamment le regard lorsque Alex posait les yeux sur elle.
L'arrivée à la gare fut signalée en fanfare par un groupe d'homme armé qui salua militairement lorsque le convoi s'arrêta devant eux. Ils avaient tous le sigle impérial – un aigle bicéphale – sur leurs vestes. Ils s'inclinèrent bien bas devant Anastasia, lui expliquant qu'ils étaient à présent chargés de leur sécurité. Deux compartiments entiers leurs était réservés et il fallait faire vite, le train démarrait dans une demi-heure.
Des domestiques se chargèrent des valises et il fut bien vite – trop vite – l'heure des adieux.
Les parents d'Alex étaient là et serrèrent Maria dans leur bras, lui souhaitant une vie heureuse en Russie avant de faire de même avec Anastasia, Dimitri, Vladimir et Sophie.
Alex et Maria restèrent un long moment face à face, se dévisageant avec le désespoir du temps qui coule, tentant de graver une dernière fois les traits de l'autre dans sa mémoire.
D'elle, il retint un visage fin, des yeux bleus intenses noyés de larmes, durement refoulées, une bouche tremblante, le vent jouant avec ses cheveux bruns. Elle était belle dans sa fragilité pleine de nervosité.
De lui, elle retint des yeux d'un vert tendre, ses cheveux blonds cendrés étaient plus que jamais en bataille sous le vent froid de décembre, son corps entier était crispé sous l'effet conjugué du froid et de la tristesse. Il était beau en essayant ainsi de paraître fort.
Ne pouvant résister plus longtemps, la jeune fille se précipita dans les bras de son ami et le serra contre elle, Alex lui rendant son étreinte, encore plus fort. Ils restèrent ainsi enlacé une longue minute avant de reculer et de se dévisager à nouveau.
- Tu me manqueras... murmura le garçon, sentant ses yeux le brûler.
- Je ne t'oublierai pas. Fut la réponse de son amie.
- Moi non plus. Jamais.
Finalement, à contrec½ur, lorsque sa mère l'appela, elle se détourna.
- Maria ?
Vif volte-face.
- Oui... ?
Alex ouvre la bouche, comme s'il manquait d'air.
- Je...
- Oui...
Finalement, il baisse les yeux, esquisse un petit sourire désolé avant de les relever.
- Bonne chance.
Essayant de cacher sa déception, elle hocha la tête et, sur une impulsion, elle l'embrassa sur la joue avant de se diriger vers le wagon qui leur était réservé.
S'asseyant sur une banquette à côté de celle de ses parents, elle colla son nez à la vitre, imité par Meetoo qui pensait que c'était un nouveau jeu.
Dehors, Alex était là. À travers la fenêtre embuée, elle pouvait voir qu'il retenait ses larmes, tout comme elle.
Une sonnerie signala le départ du train, la jeune fille ouvrit la fenêtre sous les regards inexpressifs des gardes chargés de leur sécurité.
- Alex ! Je te jure que jamais je ne t'oublierai et qu'un jour je reviendrai ! Je te le jure !
- Je t'attendrai ! Toute ma vie s'il le faut mais je t'attendrai !
Le train prit de la vitesse et le jeune garçon se mit à courir.
- Maria !
Leurs mains se touchaient du bout des doigts.
- Jamais...
Maria vit avec désespoir la main de son ami lui échapper, il ouvrit la bouche dans un dernier cri mais il fut noyé par le bruit des roues sur les rails.
Le froid s'engouffrant dans le wagon, Maria fut contrainte de refermer la vitre.
Et le long voyage vers Saint-Pétersbourg commença.
Bien vite, la nouvelle grande-duchesse en eut assez de rester ainsi assise sans rien faire. Elle ne pouvait pas rester en place et se leva pour aller dans le second wagon, Meetoo lui emboîta le pas, de même qu'un homme d'une vingtaine d'année, portant l'uniforme militaire impérial, aux cheveux bruns filasse et aux yeux marron. Il marchait derrière elle, ne la quittant pas des yeux. Quand elle eut refermé la porte du wagon, elle se tourna vers lui avec impatience.
- Vous comptez me suivre comme ça jusque dans les toilettes ? Et pis vous êtes qui d'abord ?
- Je m'appelle Ulrich Alexeïevitch Lopokine, Altesse Impériale. Je suis chargé de votre surveillance rapprochée. Sa voix était neutre, tout comme son regard. Il parlait bien le français mais un fort accent russe dénotait toutefois.
- Et la surveillance rapprochée va jusqu'à espionner une jeune fille qui fait pipi ? Ironisa Maria.
Il daigna esquisser un sourire.
- Non, Altesse Impériale, mais j'ai ordre de vous suivre partout où vous allez.
- Pourquoi ? Il y a des troubles en Russie ?
- Non, pas que je sache, mais on ne sait jamais, en cette période où le monde est un peu fou...
Soupirant, Maria hocha la tête. Elle aurait du s'y attendre. Être la future unique héritière d'un Empire n'irait pas devoir restreindre ses libertés.
Elle s'assit pesamment sur une banquette libre, Ulrich se postant derrière elle.
- Votre Altesse Impériale ne devait-Elle pas aller aux toilettes ?
- Nan. Prétexte pour m'éclipser. J'ai besoin d'être seule.
Elle appuya volontairement sur le dernier mot mais le soldat fit semblant de ne pas avoir entendu.
Lentement, une musique s'installa dans l'esprit de Maria, regardant à travers la vitre, elle vit la neige tomber à gros flocons.
Doucement, elle se mit à chanter.

Est-ce qu'une vie meilleure
Nous attends là-bas ?
Ne doute pas puisqu'il est l'heure
Je sais bien pourtant
Qu'il faut faire souvent
Des choses qui ne nous plaisent pas
Oh comme j'aimerai bien agir

Contre ce voyage vers l'avenir

Au bout du chemin
M'attend un grand destin
Je n'ai pas envie qu'l'ancien change
Mais je serais choyée,
Protégée, désirée
Comme cette crainte leur semble étrange !
Oui et pourtant j'aimerai m'enfuir
De ce voyage vers l'avenir !

Songe rêve d'une vie
Où je pourrais enfin choisir à mon tour !
Songe rêve, quelle vie
J'aurais moi aussi droit à mon rêve d'amour !

Doucement pas à pas
Marchons vers l'avenir
Sur la route de la splendeur !

Est-ce qu'on m'aimera ?
Ai-je raison de partir ?
Tant de questions dans mon coeur !

Mais je dois rester digne
Mon monde se termine
Que le chemin du retour
Soit ma victoire
À mon tour


***


Vingt heures plus tard, c'est-à-dire à onze heure, le train impérial arriva enfin à destination : la gare de Saint-Pétersbourg.
Les voyageurs s'étaient entre-temps changés, ils avaient mis des longues robes rembourrées pour faire face au froid, ainsi que des toques de fourrures.
Lorsque la porte du wagon s'ouvrit, la famille Romanov découvrit avec stupeur qu'une vingtaine de militaire, portant tous l'aigle bicéphale était au garde-à-vous devant le compartiment, formant une haie d'honneur. La neige qui avait cessé de tomber depuis qu'ils avaient passés la frontière polonaise était immaculée devant la porte.
Un homme s'avança vers le groupe, il avait un début de calvitie mais ses courts cheveux bruns étaient coiffés en brosse et des yeux gris cerclés de lunettes, il portait une élégante veste de velours d'un bleu sombre où plusieurs médailles étaient visible, une écharpe rouge en travers ainsi qu'une ceinture de même couleur, des épaulettes dorées et un pantalon blanc ligné de rouge. Il s'inclina profondément devant Anastasia qui lui répondit par un hochement de tête.
- Votre Altesse Impériale, c'est un honneur que de vous rencontrer enfin. Je suis Andreï Alexéïev. Bienvenue dans votre pays, ainsi qu'à vous, grand-duc Dimitri.
Anastasia le remercia d'un hochement de tête et d'un sourire.
- Je vous remercie.
Dimitri, quant à lui, sourit un peu gauchement. Depuis quand était-il passé grand-duc ? Et Altesse Impériale ? Bah, ça ne pouvait pas lui faire de mal...
Alexéïev se tourna ensuite vers Maria et s'inclina avant de se redresser.
- Et voici certainement Son Altesse Impériale la grande-duchesse Maria Dmitriyevich, permettez-moi de vous souhaitez la bienvenue en Russie, princesse.
Il saisi la main de Maria et lui fit un baisemain auquel la jeune fille répondit par un sourire légèrement crispé.
- Vos Excellence, comte Vladimir et comtesse Sofia Voinitsky.
Grâce aux cours de sa mère, la jeune grande-duchesse savait que les comtes étaient les titres des membres de la Cour Impériale. Elle remarqua également que Alexéïev russifiait le prénom de Sophie.
Jetant un coup d'½il au reste de la maisonnée, elle vit Chouvaloff frissonner quand un souffle d'air glacial le traversa. Elle était heureuse qu'il les ait suivis en Russie mais se demandait ce qu'il allait lui arriver.
- Vos gens peuvent aller décharger vos affaires dans une voiture. Indiqua aimablement Alexéïev. Quant à nous, si Vos Altesses Impériales veulent bien me suivre, ...
Il les mena à un carrosse avec de nombreuses fioritures dorées, à l'intérieur on pouvait voir des dais écarlate attelé à deux chevaux blancs. On les aida à y entrer, un domestique faisant entrer la longue traîne d'Anastasia dedans. La future Impératrice et son mari s'assirent sur la banquette en face de leur fille, Alexéïev s'installant à côté d'elle. Lorsque les portes furent fermées, Maria entendit un « yah ! » sonore et le convoi s'ébranla.
Collant son nez à la vitre, la jeune fille en oublia sa ranc½ur envers ses parents pour admirer la Russie.
La neige s'était brusquement remise à tomber. Elle voyait à travers la fenêtre des gens emmitouflés parcourir les rues, telle une fourmilière géante.
Une vingtaine de minutes passa avant que Maria ne prête attention à la conversation des adultes.
- Dans deux jours aura lieu le couronnement, vous devrez jurer à nouveau votre foi à l'Eglise orthodoxe. Durant la cérémonie, on vous remettra à vous, grande-duchesse, le sceptre et la chaîne de l'Ordre de Saint-André. Et vous redonnera également les différentes distinctions propre à la famille impériale, et déclarera également la grande-duchesse Maria, Tsarevna, vu que vous nous avez annoncé que votre première loi serait d'abolir la loi salique interdisant aux femmes de devenir Impératrice.
Anastasia hocha la tête. Elle serait la première femme à devenir légitimement Tsarista, les autres étant soit des régentes soit ayant fait des coups d'Etat. Bien sûr, si on y regardait, elle aussi avait fait un coup d'Etat – involontaire ce qui était bien une première en soi – renversant le régime communiste, mais dans un sens, ce n'était que le juste retour des choses vu qu'elle reprenait la charge de son père. Son c½ur se serra en songeant à son petit frère, Alexis, qui aurait normalement dû régner...
Après une heure de route, ils arrivèrent enfin en vue du Palais de Catherine, ou Tsarkoïe Selo, là où la famille impériale avait été emprisonnée en attendant que l'on statue de son sort. La façade était de couleur bleue avec des piliers blancs était ornée de sculptures dorées, la grille était ouverte et le I russe (qui ressemblait d'ailleurs à un H avec la barre verticale en diagonale) était bien visible. Cette grille était très haute et surmontée du traditionnel aigle bicéphale
La cour qui était gigantesque était noire de monde, des fiacres un peu partout et des hommes, des femmes, des enfants, tous richement vêtus attendaient, là, dans le froid. Maria distingua un tapis rouge devant l'un des doubles escaliers qui menait à la terrasse.
Le carrosse s'arrêta justement devant. Lorsqu'un homme ouvrit la porte, la foule applaudit à tout rompre et des vivats s'élevèrent quand Anastasia en sortit.
- Son Altesse Impériale la Grande-Duchesse Anastasia Nicolaevna de Russie ! Proclama un héraut d'une voix qui couvrit le brouhaha.
Anastasia, un instant interdite eut un sourire radieux et salua la foule de la main avant de se tourner vers le reste de sa famille.
Maria et son père échangèrent un regard avant que Dimitri ne hausse les épaules et sorte à son tour.
- Son Altesse Impériale le Grand-Duc Dimitri Ivanovitch de Russie ! Clama le même héraut. Dimitri eut l'air assommé par le bruit mais tenta glorieusement de faire bonne figure.
A son tour, Maria sorti du carrosse, les yeux fermés d'appréhension.
- Et leur fille, Son Altesse Impériale la Grande-Duchesse Maria Dmitriyevich de Russie !
A partir de ce moment là, toute la foule fit silence, au grand étonnement de Maria qui pensa avoir fait quelque chose de mal mais quand elle y regarda de plus près, elle vit qu'ils s'étaient tous profondément inclinés devant la nouvelle famille impériale.

# Posté le samedi 26 janvier 2008 16:00

Modifié le mardi 29 janvier 2008 10:44

Chapitre 4 : La vie en Russie

Chapitre 4
La vie en Russie


Berne, Suisse, 28 décembre 1943
Une femme, le journal à la main et un combiné de téléphone dans l'autre téléphonait à sa belle-s½ur :
- Tu vois ? Exultait Olga Rodsky. Je te l'avais bien dis, Xénia ! Les Blancs ont fini par l'emporter ! La fille du Tsar va monter sur le trône demain ! Je suis en train de préparer nos affaires pour retourner en Russie ! Avec un peu de chance, l'Impératrice nous donnera les fonds nécessaire pour reconstruire notre domaine !
- Calmes-toi, Olga. Tempérait sa belle-s½ur. Tu sais bien que le domaine de Beltora a été complètement rasé, les bolcheviks ont appliqués la technique de la terre brûlée... il est utopique de vouloir...
- Je sais, je sais. Répliqua la fougueuse femme d'une voix impatiente. Mais un autre domaine ne serait pas mal non plus...
- Michel, ton frère me dit que tu n'as pas changé et que tu fais toujours très « ancien régime ».
- Plus « ancien régime » ! Rétorqua Olga, surexcitée. Les bolcheviks sont partis, la Russie est à nouveau à nous. Toutes les familles en exil vont revenir ! Que comptez-vous faire ?
- Nous ne savons pas encore. Nous avons pris nos habitudes en France depuis vingt-cinq ans...


***


Devant sa télé, une vieille femme qui s'était jadis occupée d'un orphelinat et qui, à présent, avait prit sa retraite depuis des années, recracha brusquement son café sur le petit moniteur, reconnaissant la femme qui agitait la main, tout sourire, sur l'écran.
« Alors c'est pour ça que tu veux aller en France ? Pour retrouver ta famille ? »
Non, impossible ce ne pouvait pas être...
Les yeux exorbités, la Camarade Tuberculoff n'en croyait justement pas ses yeux.
« À croire que tu te prend pour la Reine de Sabbat ! »
Non, pas pour la Reine de Sabbat...
Pour rien de moins d'autre que la fille cadette de l'ex-Empereur, Nicolas II !
- Seigneur Dieu... murmura-t-elle. Cette horrible fainéante... l'Impératrice...
Il est vrai qu'après son départ, l'homme à qui elle l'avait "vendue" pour son travail, était venu se plaindre comme quoi la fille n'était jamais arrivée à la poissonnerie. Elle avait mit ça sur une bêtise innommable qui l'avait empêché de trouver sa route, qu'elle s'était perdue et qu'elle était morte de faim, de froid ou un truc comme ça.
Mais jamais au grand jamais elle n'avait pensé que cette incapable d'Anya avait été en France pour « retrouver sa famille ».


***


Quelque part, dans les limbes du Néant...
Une fumée qui n'a d'humain que l'apparence va se poster devant quatre trônes écarlates.
- Que veux-tu, humain ? Tonne une voix sortie de nulle part.
Lentement, quatre formes pourvues de cornes, de grandes oreilles et d'un regard rougeoyant s'installent sur les trônes.
- Je demande une audience à Leurs Noirceurs les Princes des Enfers.
- Ils t'écoutent. Parle, humain.
La fumée esquisse un sourire démoniaque.
- Il y a vingt-cinq ans, j'ai passé un accord avec les Forces Démoniaques. Je leur ai cédé mon âme afin de pouvoir éliminer tous les Romanov de la Terre ! Mais ma malédiction a échoué à cause d'une gamine qui à survécu. Je demande à Vos Altesses Noires la permission d'engager un Démon pour qu'il puisse terminer enfin mon ½uvre qui a été bafouée par la mise sur le trône de cette gamine !
- Et que gagnerions-Nous en échange de ce service ? Tu nous as déjà vendu ton âme.
- Les âmes d'Anastasia Nicolaevna, Dimitri Ivanovitch et de leur fille Maria Dmitriyevich.
La créature sur le deuxième siège en partant de la gauche fit un ample geste du poignet et trois sphères laiteuses apparurent au creux de sa paume.
- Leurs âmes sont pures. Très pures. Particulièrement celle de la petite. Je pense que le marché est équitable. EURYNOME !
Un Démon apparut devant les quatre trônes des quatre Princes des Enfers, Satan, Lucifer, Bélial et Léviathan. Le nouveau venu était effroyablement laid : il avait de grandes et longues dents jaunes et aiguisées, et un corps rempli de plaies purulentes, et pour vêtements une peau de renard. Ses yeux rouges évoquaient deux braises.
- Vos Noirceurs m'ont appelées ?
Celui qui était considéré par certains comme le prince de la mort avait une voix sifflante.
- Oui, déclara Bélial. Tu vas accompagner ce mortel et il t'expliquera les modalités de ta mission. Une dernière chose, pour l'effectuer, tu vas prendre son corps.
Le Démon s'inclina et reparti avec la fumée qui, à son tour s'inclina avant de partir d'un grand rire démoniaque.


***


La chapelle du Palais de Tsarkoïe Selo était pleine à craquer, d'anciens nobles, de gens du commun, des soldats. Au premier rang se trouvaient les amis et la fille de la grande-duchesse, entourée d'une solide garde impériale. Elle portait une longue et robe jaune qui tombait en un vaste cercle à ses pieds, chaussés d'escarpins, dénudant ses épaules jusqu'à un liseré rose au niveau de l'échancrure, ses longues manches étaient d'un jaune plus pâle et fendues sur le devant. Sur ses cheveux bruns qu'elle avait préférés laissés libre était posée un grand diadème blanc scintillant et portait à sa gorge un collier en diamant. Vladimir, quant à lui, portait l'habituel tenue des ministres (à savoir veste bleue, pantalon blanc) et Sophie, fidèle à elle-même une tenue assez... excentrique (elle avait renoncé à porter ton turban à plume sous les supplications de sa filleule.)
Midi venait de sonner son douzième coup lorsque les doubles portes en chêne de la salle s'ouvrirent.
Anastasia et Dimitri apparurent.
Dimitri avait revêtu l'uniforme habituel des Tsars : une veste blanche aux épaulettes dorées, une ceinture rouge avec une agrafe en or, et un pantalon rouge. Il ne lui manquait plus que le cordon bleu et la couronne pour devenir Tsar de Toutes les Russies.
Anastasia, quant à elle, portait la même tenue que sa fille à la différence que la robe était fendue en deux verticalement, un peu plus bas que les clavicules, deux cercles d'or, renouvelés de part et d'autre au niveau des cuisses et une longue traîne jaune portée par deux fillettes complétait le vêtement, ses cheveux bruns étaient coiffés en un chignon complexe.
Le couple, se tenant le bras, marcha d'un pas digne vers l'autel où les attendait le Patriarche, le chef de l'Eglise orthodoxe, Sa Sainteté Serge Ier. L'homme était barbu, une longue barbe blanche et broussailleuse, il portait une soutane noire, sa tête partièlement recouverte d'un drap blanc frappé des symboles de l'Eglise ainsi qu'un bijou au même sigle. Un sourire découvrait une bouche légèrement édentée mais la flamme qui brûlait dans ses yeux ne trompait personne : il était heureux de voir la nouvelle génération impériale.
Il s'inclina profondément quand Anastasia et son mari arrivèrent devant lui tandis que derrière, deux prêtres portant bien haut les couronnes impériales – celle du Tsar au dessus de la tête de la grande-duchesse et celle de la Tsarista au dessus de celle de Dimitri.
- Votre Altesse Impériale, Anastasia Nicolaevna de Russie, souhaitez-vous montez sur le Trône de Russie en tant qu'Impératrice de Toutes les Russies ? Se faisant, jurez vous solennellement votre foi au Seigneur, de servir le pays de toutes les manières requises, de protéger le peuple, de juger justement et de faire prospérer le Très Saint Empire Russe ?
- Par ma foi en le Seigneur, je le jure.
- Alors soyez ! Grand-duc Dimitri Ivanovitch, souhaitez-vous montez sur le Trône de Russie en tant qu'Empereur consort de Toutes les Russies ? Se faisant, jurez vous solennellement votre foi au Seigneur, de servir le pays de toutes les manières requises, de protéger le peuple, de juger justement et de faire prospérer le Très Saint Empire Russe ?
- Par ma foi en le Seigneur, je le jure.
- Alors soyez ! Je vous fais, grand-duc, Grand Cordon de l'Ordre de Saint-André, de Saint-Anne, de Sainte-Catherine, de Saint-Alexandre, de Saint-Stanislas et de l'Ordre de l'Aigle blanc de Pologne.
Anastasia et Dimitri s'inclinèrent afin de recevoir sur leur front les couronnes impériales, un Serge Ier tendit le sceptre à Anastasia et leur donna la chaîne de l'Ordre de Saint-André, bleue. Le couple se redressa, les prêtres mirent le traditionnel manteau rouge brodé d'hermine à Anastasia. Les bras levés au ciel, le Patriarche apostropha la foule :
- Peuple de Russie ! Réjouissez-vous, l'Empire à une Impératrice !
Comme un seul homme, tout le monde s'inclina, la main sur le c½ur – imité avec un temps de retard par Maria – et récita :
- Long et heureux règne à notre nouvelle Impératrice. Que votre vie soit bénie.
D'une légère poussée dans les reins, Vlad enjoignit à Maria de rejoindre ses parents devant l'autel. Après une infime hésitation, la jeune fille obéit, les genoux s'entrechoquant, et alla se placer entre ses parents qui la regardaient en souriant d'un air bienveillant.
- Votre Altesse Impériale, Maria Dmitriyevich de Russie, jurez-vous votre foi en le Seigneur ?
- Oui... répondit-elle d'une voix légèrement tremblante. Je le jure...
- Par les pouvoirs qui me sont conférés, Je vous fais, grande-duchesse, Grand Cordon de l'Ordre de Saint-André, de Saint-Anne, de Sainte-Catherine, de Saint-Alexandre, de Saint-Stanislas et de l'Ordre de l'Aigle blanc de Pologne et, Tsarevna, Héritière du Très Saint Empire Russe.
Les vivats éclatèrent de toutes part, même les militaires, un sourire leur fendant le visage, applaudissaient à tout rompre. Les « Vive l'Impératrice » fusaient et, voyant tous ces visages se chaleureux, Maria sentit son c½ur se desserrer. Un peu.


***


Vladimir frappa à la porte du bureau de Dimitri, un sonore « Entrer ! » lui répondit, il ouvrit la porte, se faufila dans la pièce et la referma derrière lui.
Son vieil ami était devant un miroir à ajuster l'écharpe bleue des Romanov en fronçant les sourcils. Il se retourna lorsqu'il vit le reflet de Vlad dans le miroir et lui sourit largement.
- Vlad ! Quel bon vent t'amène !
Le vieil homme s'inclina profondément.
- Rien d'autre que le désir de souhaiter à Votre Majesté Impériale un bon commencement dans son règne. Répondit-il.
Le nouveau Tsar consort de la Russie fronça les sourcils.
- Voyons, Vlad, c'est quoi ces cérémonies ?! Appelle moi Dimitri, comme tu l'as toujours fait.
Vladimir éclata de rire et accola avec force Dimitri.
- Je le sais mon petit ! Je te taquinais juste !
Le jeune homme eut un bref sourire et cilla.
- As-tu vu Maria ? Demanda-t-il pour changer de sujet.
- Non, ta fille s'est volatilisée dès que la cérémonie du couronnement a été finie. À mon avis, elle doit être en train de parcourir les couloirs de sa nouvelle demeure !
- C'est sûr, sourit son ami, c'est autrement plus grand que le manoir Voamor ! Enfin... elle s'y habituera vite.
- Je pense aussi, acquiesça le vieil homme.
Il y eut un petit silence entre les deux amis. Dimitri songeait au temps où il lui fallait sans cesse courir dans lesdits couloirs pour apporter telle ou telle chose à un noble ou au chef de cuisine.
Comme s'il lisait dans ses pensées, Vlad demanda doucement :
- Dimitri, te souviens-tu de ce que tu m'as dit, un soir où nous nous apprêtions à aller voir un ballet russe à Paris.
Le jeune homme eut un léger sourire.
- C'est que nous sommes allés voir tellement de ballets russes et que je t'ai dit tant de choses...
- Eh bien puisque tu ne t'en souviens pas, je vais te rafraîchir la mémoire. Tu m'as très exactement « Les princesses n'épousent pas les domestiques. » Et regarde toi à présent, quinze ans après cette déclaration... père d'une merveilleuse jeune fille, marié à la dernière héritière du Trône Impérial de Russie et... Empereur de cette même Russie ! Où est passé l'arnaqueur frauduleux qui voulait tromper l'Impératrice douairière ? Où est passé le jeune homme qui voulait fuir son amour et retourner dans l'anonymat ? Il est là, juste devant moi...
- Pourquoi tout ce discours, Vlad ? l'interrompit Dimitri, les sourcils toujours froncés.
- Juste pour te dire une toute petite chose... je suis fier de toi, mon grand !
Jamais Vlad ne l'avait appelé « mon grand » ça avait toujours été « Dimitri » ou « mon petit ». Un large sourire fendit le visage de l'Empereur de Russie tandis que ses yeux s'embuaient et qu'il enlaçait avec force son ancien compagnon de route et de fraude. Il ferma les yeux pour que la larme de reconnaissance qui roula sur sa joue reste unique.
- Merci, Vlad, chuchota-t-il. Merci pour tout...


***


Dès que la cérémonie qui avait fait Anastasia et Dimitri monarques du pays et qui l'avait nommé Héritière Impériale, Maria s'était subrepticement fait la malle et à présent, errait, seule, dans le Palais de Tsarkoïe Selo – Ulrich ne l'ayant pas vue disparaître. Les domestiques qu'elle croisait s'inclinaient tous sur son passage, à vrai dire, elle n'était pas spécialement discrète dans sa tenue d'apparat. Avant d'aller explorer le Palais, elle décida de se vêtir plus sobrement, elle se dirigea vers sa chambre (qu'elle mit un bon quart d'heure à retrouver dans ce dédale de couloir) et enfila vite fait un vêtement – toujours aussi somptueux – mais moins tape-à-l'½il. Aussitôt fait, elle reparti visiter sa... nouvelle demeure, puisque c'était comme ça qu'il fallait qu'elle le considère désormais.
Elle marcha un peu au hasard et grimpa plusieurs escaliers pour arriver dans ce qui était visiblement une salle à manger. Les murs vert s'harmonisaient au parquet était ciré aux motifs de fleurs. La table longue aux bouts ronds était surmontée d'une nappe blanche qui touchait le sol. Dessus, des bols, candélabres magnifiquement ouvragés. Tout semblait prêt pour recevoir à table des hôtes de marque. Elle s'approcha d'un miroir près d'une double porte aux vitres à croisillons et effleura un vase posé sur la table devant la glace avant de franchir les portes.
Elle arriva dans une salle gigantesque, deux escaliers la desservaient avant de se réunir en une estrade, le sol recouvert d'un tapis rouge. La salle de bal – elle supposait que s'en était une – était illuminée par les lustres accrochés au plafond (il en manquait un). Sur la première estrade se trouvait trois trônes Ils étaient apparemment réalisés dans de l'or, le dossier était haut et tapissé de velours orangé, surmonté de la couronne impériale et sur le dossier, l'Aigle bicéphale, celui du centre était plus grand que les deux autres, certainement celui réservé à l'Empereur. Derrière les trônes était accroché un immense tableau représentant sept personnes. Deux hommes, enfin un homme portant la couronne impériale et le manteau rouge brodé d'hermine et un petit garçon, blond et cinq filles. Avec un pincement au c½ur, elle reconnut son grand-père, le Tsar Nicolas II, sa grand-mère, la Tsarista Alexandra Fedorovna, ses tantes Olga, Tatiana et Maria et son oncle, le Tsarévitch Alexis et à la droite du tableau, une fillette aux longs cheveux bruns... sa mère, Anastasia...
Huit marche plus bas, une nouvelle estrade mais sans rien d'autre que le sol avec le tapis rouge recouvrant tout et encore huit marches après, la salle de bal commençait.
Très haut, à quelques centimètres du plafond, des tableaux démesurés parcouraient les murs est et ouest.
Une musique s'inflitra doucement dans sa tête. Elle la connaissait par c½ur. La musique de la berceuse. Lentement, elle commença à chantonner.

Des fantômes me hantent
Comme un souvenir perdu
D'une ancienne vie ici
Autrefois en Russie


S'approchant du tableau, tout en chantant, elle le toucha, du bout des doigts, la robe de sa mère, souriant doucement.

Je pense me souvenir
De la famille qui vivait ici
Je retrouve dans un sourire
La flamme de leurs souvenirs


Se tournant vers la salle, elle serra les bras contre sa poitrine, tourna une fois sur elle-même avant de les écarter, sur la dernière note qu'elle prolongea.
A sa grande stupéfaction, elle vit des silhouettes sortir des tableaux, dansant sur un air, pas si imaginaire que ça puisqu'elle l'entendait désormais, joué par un orchestre fantôme. Les esprits valsaient, en couple, les hommes vêtus de beaux costumes rouges et blancs, les femmes de superbes robes vertes, rouges, jaunes, ...
Un couple atterrit sur sa droite et fit la révérence, elle les imita avec la même grâce avant de tourner vers le second duo fantôme qui récidiva. S'élançant sur la piste, envahie par les spectres, elle recommença à chanter avec un regain d'énergie.

Je pense me souvenir
De la famille qui vivait ici


Elle vit six personnes apparaître devant les trônes. Elle les reconnu immédiatement et trois jeunes filles coururent vers elle afin de danser elles aussi, elles avaient l'air joyeuses et l'une d'elle lui passa un collier de perle autour du cou.

Je retrouve dans un sourire
La flamme de leurs souvenirs


Des cavaliers fantômes vinrent enlever les grandes-duchesses afin de les entraîner dans la valse. Tournant sur elle-même, une traînée d'or l'entoura et changea brutalement d'habits. A présent, elle portait une robe jaune féerique, la taille enserrée par un ruban bleu, ses cheveux bruns noués en queue de cheval avec un diadème d'or posés sur eux.

Et au loin un écho
Comme une braise sous la cendre


Elle commença à danser avec divers cavaliers, tout en chantant. Elle tournoyait avec grâce et force sur la piste, désormais seule avec son cavalier, elle vit du coin de l'½il les fantômes faire une haie d'honneur au Tsar Nicolas II qui s'avançait, accompagné de sa famille, tous s'inclinant sur leur passage.

Un murmure à mi-mot
Que mon coeur veut comprendre


Le cavalier de Maria l'abandonna à son grand-père qui commença à danser avec elle. Plus lentement. Continuant à chanter, elle monta d'une octave tandis que Nicolas l'embrassait sur le front. Il la lâcha et la jeune fille s'agenouilla.

Une ancienne vie ici
Loin de la peur de Paris

# Posté le mercredi 30 janvier 2008 15:58

Modifié le samedi 02 février 2008 11:26